
Racines, exil et mémoire du vivant
Un arbre ne choisit pas où il pousse. Il pousse, c’est tout. Et quand le vent le déracine, il ne proteste pas. Il tombe, et dans sa chute, il emporte avec lui toute la mémoire du sol.
Je suis un arbre déraciné. Pas par violence, pas par accident. Par une lente décision qui n’en était pas vraiment une. On quitte un pays comme on quitte une pièce : en pensant qu’on y reviendra. Et puis la porte se ferme, et on comprend que le retour n’existe pas.
L’exil n’est pas un lieu. C’est un état. Un état de suspension entre ce qu’on était et ce qu’on ne sera jamais tout à fait. On porte en soi deux langues, deux ciels, deux manières de compter les saisons. Et aucune des deux n’est tout à fait la bonne.
Prague m’a appris le silence. Pas celui qu’on subit, mais celui qu’on choisit. Le silence de celui qui écoute une ville parler dans une langue qu’il ne maîtrise pas tout à fait. Il y a dans cette incompréhension partielle une forme de grâce. On n’entend pas les mots, on entend la musique.
L’arbre sans nom, c’est celui qui pousse entre deux terres. Ses racines ne savent plus à quel sol elles appartiennent. Mais elles tiennent. Elles tiennent parce que c’est ce que font les racines : elles s’accrochent, même quand le sol se dérobe.
Écrire depuis l’exil, c’est écrire depuis cette faille. Depuis cet espace entre deux mondes où les mots n’appartiennent à personne. Et c’est peut-être là, dans ce no man’s land linguistique, que la littérature trouve sa vraie voix. Pas celle d’un pays, pas celle d’une tradition. Celle du silence qui précède toute parole.
L’arbre ne sait pas qu’il est beau. Il ne sait pas qu’il est seul. Il pousse, il plie, il résiste. Et quand il meurt, il meurt debout. C’est tout ce que je demande à mes livres.