
Sur les mots qu’on garde pour soi
Il y a des lettres qu’on écrit sans jamais les envoyer. Pas par lâcheté, ni par oubli. Par respect pour le silence qu’elles contiennent. Certains mots ne sont pas faits pour voyager. Ils sont faits pour rester là où ils sont nés : entre la main et la page.
J’ai écrit des centaines de lettres que personne n’a jamais lues. Des lettres à des gens que j’ai aimés, à des gens que j’ai perdus, à des gens qui n’existent peut-être plus. Chacune de ces lettres est un livre que je n’ai pas publié. Un livre intime, fragile, qui ne supporte pas la lumière.
La lettre jamais envoyée est peut-être la forme la plus pure de l’écriture. Elle n’attend rien. Elle ne demande ni réponse, ni approbation, ni même d’être lue. Elle existe pour elle-même, dans sa solitude absolue. Et c’est dans cette solitude qu’elle trouve sa force.
On dit que les mots non prononcés sont les plus lourds. C’est vrai. Mais ils sont aussi les plus libres. Un mot prononcé appartient à celui qui l’entend. Un mot gardé appartient encore à celui qui l’a pensé. Il reste pur, intact, non déformé par l’interprétation.
Mes livres sont des lettres envoyées. Mais derrière chaque livre, il y a dix lettres qui ne sont jamais parties. Dix versions de la vérité que j’ai choisi de garder pour moi. Non pas parce qu’elles étaient moins vraies, mais parce qu’elles étaient trop vraies.
La lettre jamais envoyée est un acte de foi. Foi en l’idée que certains silences valent mieux que certaines paroles. Foi en l’idée que l’essentiel ne se dit pas, mais se porte. Comme un secret. Comme une cicatrice. Comme une prière sans dieu.