
Sur ce qui reste quand tout s’effondre
Il y a des ruines qui ne demandent rien. Elles ne veulent ni être restaurées, ni être comprises. Elles tiennent, c’est tout. Et dans cette obstination muette, elles disent plus que n’importe quel livre.
J’ai longtemps cherché les mots pour décrire ce que je ressens devant un mur qui s’effrite. Ce n’est pas de la nostalgie. Ce n’est pas de la tristesse. C’est une forme de respect. Le mur a traversé le temps sans rien demander à personne. Il n’a pas cherché à plaire, ni à durer. Il a simplement été là, et le temps a fait le reste.
On écrit parfois comme on construit un mur. Pierre après pierre, sans savoir si quelqu’un passera un jour devant. L’écriture, quand elle est sincère, ne cherche pas le regard. Elle se dépose, comme la poussière sur les pierres, et attend. Peut-être que quelqu’un la verra. Peut-être pas.
Ce qui me fascine dans les ruines, c’est leur absence totale de vanité. Elles ont renoncé à tout ce qui les rendait utiles. Il ne reste que la forme, et dans cette forme dépouillée, une beauté que l’architecte n’avait pas prévue.
Je pense souvent à mes propres mots comme à des pierres. Certains tiendront. D’autres s’effondreront. Je n’ai aucun contrôle sur ce qui restera. Et c’est peut-être la seule liberté véritable de l’écrivain : accepter que l’œuvre lui échappe, qu’elle devienne ruine à son tour, et que dans cette ruine, quelque chose d’inattendu se mette à vivre.
Le silence des pierres n’est pas un vide. C’est un plein. Un plein de tout ce qui a été dit, vécu, oublié. Les pierres se souviennent sans mémoire. Elles portent le poids du temps sans le nommer. Et quand on s’assoit près d’elles, si l’on se tait assez longtemps, on entend quelque chose. Pas un son. Pas un mot. Quelque chose de plus ancien que le langage.